Migration irrégulière : quels impacts sur les familles en Côte d’Ivoire ?

Migration irrégulière : quels impacts sur les familles en Côte d’Ivoire ?
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Phénomène d’actualité permanente, la migration est plus vieille que le monde. Par contre, la migration irrégulière est une pratique courante des jeunes Africains ces vingt dernières années ; et elle impacte considérablement de nombreuses familles en Côte d’Ivoire. Nous avons fait une intrusion dans trois d’entre elles à Daloa et Abidjan pour toucher du doigt les réalités de ce fléau qui ampute le continent de ses bras valides.

C’est par Daloa, localité de près de 300 00 âmes, située au Centre-Ouest de la Côte d’Ivoire, dans la région du Haut-Sassandra, à environ 385 km d’Abidjan que nous avons commencé notre périple afin d’appréhender les contours de la migration irrégulière en Côte d’Ivoire. Selon les chiffres de l’OIM (Organisation internationale pour les migrations) et de la Direction générale des Ivoiriens de l’étranger (DGIE), la ville de Daloa est l’épicentre (pour utiliser un mot à la mode avec la pandémie à Coronavirus) de la migration irrégulière en Côte d’Ivoire. Il est indiqué en gros que c’est de là que partent environ 80% des jeunes – hommes et femmes confondus –  avec pour objectif l’espoir d’un « avenir meilleur » hors des frontières de la Côte d’Ivoire. Très souvent et malheureusement au péril de leurs vies.

Nous avons rendez-vous en cette après-midi ensoleillée du mois d’avril avec la famille du jeune Sory au quartier Abattoir 1. Leur fils âgé de 19ans et élève en classe de 1ère D au Lycée Moderne 5 de Dalao est introuvable depuis le mois de février 2021. Aux dernières nouvelles début mars, il était en Tunisie ; les nouvelles qui leur sont parvenues en ce quatrième mois de l’année sont tristes et macabres. En effet, ses compagnons de voyage ont appelé la famille pour l’informer que leur fils a tenté la traversée de la Méditerranée (en partant des côtes tunisiennes vers la ville de Lampedusa en Italie), et n’est jamais arrivé à destination. Parce que le bateau de fortune emprunté pour la circonstance n’est jamais arrivé à destination. Il a chaviré et aucun de ses occupants n’a survécu. En l’absence des parents du défunt, c’est la grand-mère de l’adolescent qui nous reçoit ; la pauvre octogénaire est effondrée et retient à peine ses larmes à notre approche. Nous essayons tout de même de trouver des mots pour la consoler, et lui demandons de nous parler de son petit-fils. C’est avec beaucoup de peine et de douleur qu’elle tente de trouver les mots plus ou moins audibles afin de satisfaire à notre demande. « Sory était un garçon sage et intelligent, qui avait toujours de bonnes notes à l’école », commença-t-elle par parler. Elle indique même qu’il se « confiait très souvent à elle. » Nous saisissons cette perche pour lui demander si son petit-fils lui avait parlé de son projet de tenter l’aventure à travers la migration irrégulière. Elle nous répond par la négative et nous assure que si cela avait été le cas, elle lui aurait déconseillé cela en l’incitant à « poursuivre d’abord ses études jusqu’à trouver un boulot, parce que vivre loin de ses parents à son jeune âge ne serait pas facile » Au sujet des raisons de son engagement pour ce voyage périlleux et certainement sans retour, la grand-mère de Sory n’en sait rien. Soucieux de ne pas approfondir la tristesse de cette dame et sachant qu’il serait difficile de tirer davantage de celle qui vit un double drame à savoir celui d’avoir perdu son petit-fils et celui ne pas voir son corps pour l’ensevelir de manière décente et convenable, comme cela se fait en Afrique, nous décidâmes de prendre congé d’elle, après avoir pris soin de lui adresser nos condoléances les plus attristées.

‘’Il nous disait qu’avant la fin de l’année, il serait en Italie’’

Nous prenons la direction de l’établissement du jeune homme pour discuter avec ses camarades de classe afin de nous enquérir des motivations qui l’ont poussé à quitter les bancs si tôt. Au Lycée Moderne 5 où nous nous rendons, nous rencontrons des élèves qui parlent ouvertement et nous racontent que le jeune Sory ne cachait pas ses envies de quitter la Côte d’ivoire pour rejoindre l’Europe, à tout prix. « Il nous disait qu’avant la fin de l’année, il serait en Italie », nous a avoué la jeune Awa, amie intime du disparu. Elle ajoute que « plusieurs autres lycéens ne rêvent que de partir car certains de leurs amis qui sont hors de la Côte d’Ivoire les y encouragent beaucoup » Lorsque nous lui demandons s’il est possible de rencontrer ces jeunes, elle souhaite ne pas jouer les intermédiaires. Par peur de représailles certainement.  

En quittant Daloa, nous nous rendons à Abobo. Commune d’Abidjan, située au nord de la capitale économique de la Côte d’Ivoire. La famille qui nous accueille au quartier Samaké n’a pas des nouvelles de leur fille depuis deux ans. La maman K.S. raconte : « Alima vivait au Maroc depuis 2018. Elle y allait de temps pour acheter de la marchandise qu’elle revendait dans son magasin situé au marché du quartier. Sans nous prévenir, elle a décidé finalement de s’installer à Casablanca, indiquant juste que c’est mieux là-bas qu’à Abidjan. Nous n’avons pas eu de ses nouvelles depuis 2019 » En clair, cette dame qui vit grâce à un petit commerce (elle vend de l’eau glacée aux abords de la mairie d’Abobo), ne sait pas où se trouve sa fille et ne sait pas non plus ce qui lui est arrivé depuis leur dernière conversation datant de décembre 2019, au cours de laquelle elle lui disait avec plein d’espoir qu’elle chercherait à rejoindre l’Espagne le plus tôt possible. Elle nous avoue que ses nuits sont cauchemardesques et tout cela perturbe son existence ; mais garde un brin d’espoir de la revoir : « Ne pas savoir où est Alima et ce qui lui est arrivé me rend la vie insupportable. Désormais, ma seule raison de vivre est de la retrouver. J’ai espoir qu’elle me donnera bientôt de ses nouvelles » Nous cherchons à savoir les démarches entreprises pour retrouver sa fille qui vraisemblablement, aurait disparu. Elle nous répond que ses seuls points de repère sont les amis de sa fille qu’elle voit de manière sporadique et au hasard, et rien de plus. Nous lui parlons de l’initiative ‘’Trace the Face’’ du CICR (Comité international de la Croix-Rouge) qui consiste à faire le rétablissement des liens familiaux en publiant des photos sur le site internet de l’organisme fondé par le Suisse Henry Dunant (Prix Nobel de la paix en 1901) et ses amis.  Psychologiquement anéantie et visiblement sans point de chute concret, elle nous supplie de mener cette démarche à sa place, arguant qu’elle sait à peine lire et écrire. Nous prenons soin de lui faire comprendre qu’au bureau du CICR et/ou de la Croix-Rouge, elle serait aidée dans cette démarche et que c’était impossible de faire cela à sa place. Pour la simple raison que seuls les membres de la famille d’une personne disparue pouvaient lancer la procédure de recherche. Car il faut répondre à plusieurs questions au sujet de cette personne disparue, afin de lancer une enquête approfondie. Au moment de se séparer, elle nous avoue son soulagement avec cette information capitale dans la recherche de sa fille et nous promet de suivre nos conseils. A notre grand soulagement.

Fait prisonnier dans des camps en Libye

C’est par Yopougon (la plus grande commune, non seulement de la capitale économique  ivoirienne, Abidjan, mais aussi du pays) que nous achevons notre tour dans les familles des migrants disparus. A suivre l’histoire que nous allons raconter, il y a lieu de dire qu’elle s’achève par une note moins triste, enfin probablement joyeuse. « J’ai été très inquiète pendant longtemps lorsque je n’avais plus des nouvelles de mon jeune frère qui faisait des études en Tunisie. A la fin de ses études, il n’a pas voulu revenir au pays et m’a dit qu’il allait partir en Libye pour essayer de rejoindre l’Italie. Je lui avais posé de nombreuses questions sur la fiabilité de ce voyage et il m’avait rassurée, me disant de ne pas me faire des soucis. Et des soucis, je m’en faisais terriblement, pendant de longs mois. Tous les membres de la famille étaient inquiets également. On ne savait rien de lui ; s’il est vivant ou pas. Finalement, il est revenu en nous disant avoir été aidé dans son retour par le Gouvernement de Côte d’Ivoire. Nous avons été soulagés », a raconté E. G. (enseignante dans une école et habitant le quartier Toits rouges), au sujet de son jeune frère G. G. L’histoire de ce dernier a une fin heureuse malgré des péripéties dans divers camps de migrants où il a subi moult sévices, sans possibilité de recourir à une justice pour réparation des préjudices. « Je me suis retrouvé en Libye après des études en Tunisie et je comptais rallier l’Italie par bateau. Après des tentatives infructueuses, nous avons été victimes de l’instabilité qui règne là-bas. J’ai été fait prisonnier dans des camps et fort heureusement j’ai sollicité un retour volontaire à travers l’ambassade de Côte d’Ivoire en Tunisie », relate celui qui est désormais engagé dans le projet ‘’Migrants as Messengers’’ (Migrants comme Messagers) initié par l’Organisation internationale pour les migrations. Ce projet met à contribution des migrants revenus volontairement au pays après une migration irrégulière sans succès, afin de sensibiliser les jeunes contre les dangers de la migration irrégulière.

« C’est grâce à la Direction générale des Ivoiriens de l’étranger que j’ai pu regagner mon pays. Mes proches étaient trop inquiets au sujet de mon silence, ils ont beaucoup souffert. Je suis ravi d’être revenu en Côte d’Ivoire. J’ai vécu des choses atroces qui me marqueront à vie. Je ne souhaite à aucun jeune de se lancer dans la migration irrégulière ; raison pour laquelle je suis engagé dans le projet Migrants comme Messagers », prône celui qui est titulaire d’un master en économie et qui ne jure que par la réalisation de ses projets en Côte d’Ivoire, pour le bonheur de sa famille.  

Zoom sur le programme Trace the Face…

Créé en 2013 par plusieurs Sociétés nationales européennes de la Croix-Rouge et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Trace the Face est un site Internet sur lequel les personnes qui recherchent des membres disparus de leur famille, mettent leurs propres photos en ligne. Ce programme s’adresse à quiconque recherche des membres de sa famille disparus pour cause de guerre, catastrophe naturelle ou migration. Trace the Face est actuellement disponible en sept langues à savoir : l’arabe, le dari (variété du persan, parlé en Afghanistan), l’anglais, le français, le pachto (pashto ou pachtou ou afghani est parlé en Afghanistan et au Pakistan), le somali (parlé en Somali, Djibouti, Kenya et Ethiopie), et l’espagnol. Quarante-cinq pays sont impliqués dans le programme Trace the Face à travers le monde ; parmi lesquels 6 pays africains (Egypte, Ethiopie, Niger, Sénégal, Somalie et Tunisie), et deux pays de l’Afrique de l’Ouest (Niger et Sénégal). Toutefois, si quelqu’un se trouve dans un pays où Trace the Face n’est pas disponible, ou recherche un membre de sa famille disparu dans d’autres circonstances (à cause d’une guerre, par exemple), le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge peut aussi leur venir en aide. Afin de les protéger de dangers éventuels, les photos de mineurs de moins de 15 ans ne sont pas rendues publiques. Il faut souligner que si vous recherchez un ami, vous ne pouvez ni publier votre photo sur Trace the Face, ni entamer une recherche ; seuls les membres de la famille peuvent le faire. Vous pourrez néanmoins aider à retrouver cet ami en contactant sa famille pour lui demander d’entrer en contact avec la Société nationale de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge ou le bureau du CICR de leur lieu de résidence. En terme d’efficacité, Trace the Face a prouvé sa fiabilité, parce que de plus en plus de familles se retrouvent, une famille par semaine en moyenne, et ce chiffre est en constante augmentation. Ainsi donc, pour aider davantage encore de personnes à reprendre contact avec ceux qu’ils aiment, faites passer le mot.

Serge Hengoup

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